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Comment prendre congé d’un
client difficile |
| Par Daniela Cambone et Marie-Josée
Boucher, février 2006 |
Les conseillers financiers sont formés
dans un seul et même but: vendre, vendre et vendre. Le fait
de refuser de répondre aux besoins d’un client va totalement
à l’encontre de leurs objectifs. Mais que faire d’un
client à problèmes?
Pour plusieurs vendeurs d’expérience, et même des
experts légaux, la meilleure solution pour le conseiller consiste
à rompre le lien d’affaires avec un client qui lui pose
des problèmes, sinon il risque fort de le regretter.
« Chaque conseiller compte au moins un client difficile dans
son bloc d’affaires », remarque Jim Bullock, registraire
au Peel Institute of Applied Finance, situé à Toronto.
Lui-même a dû mettre fin à plus d’une relation
d’affaires difficile au cours de sa carrière. «
Un client intraitable ou très exigeant demande souvent un service
de première classe, duquel il n’est d’ailleurs
jamais satisfait. Je n’ai pas coupé les ponts avec un
client difficile aussi souvent que j’aurais dû. En rétrospective,
j’aurais dû me débarrasser de beaucoup plus de
clients », regrette M. Bullock.
En plus du client difficile, Jim Bullock cite aussi le cas du client
qu’il qualifie de cowboy. C’est celui qui adopte un comportement
hors de l’ordinaire et qui impute le blâme à tout
le monde, excepté à lui-même, si les choses vont
de travers.
M. Bullock estime que ce type de client est monnaie courante. C’est
celui qui effectue des placements que le conseiller désapprouve
ou encore qui contracte une assurance dont le montant et la couverture
ne seront pas profitables, aux yeux du représentant. «
Les courtiers doivent comprendre que ce type de client est une véritable
bombe à retardement », avertit M. Bullock.
Trouver le bon moment
David Di Paolo, avocat associé au bureau torontois de Borden
Ladner Gervais, soutient qu’il peut s’avérer ardu
de déterminer quand il est préférable de couper
le lien d’affaires avec un client. « L’instinct
d’accroître sa clientèle prime d’abord chez
le conseiller financier. Par conséquent, la notion de ne plus
faire affaire avec un client ne correspond pas du tout à ce
qu’on lui a appris. C’est la raison pour laquelle il tarde
à couper toute communication avec le client en question et
connaît alors une série de problèmes »,
explique-t-il.
M. Di Paolo estime qu’un client qui effectue des placements
au-delà du niveau de tolérance jugé par le représentant
est l’indice d’une relation d’affaires potentiellement
problématique, tout comme le cas du conseiller qui sent de
plus en plus qu’il joue le rôle d’exécutant.
« Méfiez-vous si le client vous téléphone
plusieurs fois par jour, qu’il vous fait des demandes répétées
et que vous avez l’impression qu’il vous surveille constamment.
En fait, le lien de confiance est rompu. Un bon client s’informera
sur les rendements de son portefeuille et saura confiant que le conseiller
le tiendra au courant, advenant un événement important
qui affecterait ses placements. » En somme, résume l’avocat
associé, s’il y a mésentente dans la relation
d’affaires, un conseiller devrait envisager d’y mettre
fin. »
L’avocat explique qu’il a rencontré beaucoup de
conseillers financiers dont les clients ont perdu des sommes et qui
les critiquent sévèrement. Dans ce contexte, dit-il,
il est préférable de se retirer de la relation d’affaires,
surtout si ces clients ont le reproche facile dès que leurs
attentes ne donnent pas les résultats escomptés.
M. Di Paolo croit que les conseillers financiers devraient faire preuve
de plus de fermeté envers leurs clients. « Certains représentants
craignent de s’affirmer vis-à-vis de leurs clients. Ils
ne veulent pas s’exposer à leur colère si ceux-ci
font fi de leurs recommandations et choisissent d’acquiescer
à leurs choix. Le conseiller devrait plutôt dire au client
: « Ou vous tenez compte de mon avis ou bien vous vous trouvez
un autre conseiller. » L’avocat considère que dans
la plupart des cas, un client invité à trouver un autre
conseiller optera pour cette solution.
Jim Bullock propose une façon élégante de couper
les ponts avec un client. « Lorsqu’il se plaint que vous
n’avez pas agréé à sa demande, que vous
l’avez fait tardivement ou encore que vous avez commis une erreur,
reconnaissez qu’il entretient de grandes attentes et qu’il
est méticuleux, remarques plus flatteuses que négatives.
Vous pourrez ainsi ajouter : « Un client de votre calibre a
droit au service empressé et attentionné d’un
conseiller autre que moi. »
« Le client reçoit alors la remarque comme un compliment
» , poursuit M. Bullock. « Le moment est particulièrement
bien choisi de vous retirer si vous connaissez un collègue
disposé à se charger du dossier. Un nouveau représentant
sera heureux de profiter de cette occasion d’affaires, parce
qu’un client, même difficile, est préférable
à aucun client. »
Question de tact
Toujours à la lumière du même cas, Jim Bullock
insiste sur le fait qu’un conseiller financier doit démontrer
beaucoup de tact afin que le client ne colporte pas de mauvais commentaires
à son sujet. « Il arrive souvent que vos clients proviennent
du même milieu professionnel. Dans mon cas, ma clientèle
est formée de médecins. Si vous vous conduisez mal avec
l’un d’entre eux, soyez assuré qu’il s’empressera
de transmettre le message à ses confrères. »
Enfin, dans le processus de retrait d’un client de son bloc
d’affaires, le registraire du Peel Institute recommande de conserver
quand même son dossier, « puisque dans une certaine mesure,
vous pourriez devoir aider le client ou encore avoir à vous
défendre. »
Nicole Lavertue est conseillère en sécurité financière
et assureur vie agréée au bureau de Granby de Force
financière Excel. En 25 ans de carrière, Mme Lavertu
se rappelle avoir connu quelques relations difficiles, dont une avec
un important client, qu’elle a toutefois réussi à
conserver dans son bloc d’affaires. « Au départ,
au lieu de m’en occuper moi-même, je l’ai référé
à une autre collègue dynamique et animée de nouvelles
idées », raconte-t-elle.
Sa collègue a demandé à une autre collègue
de l’aider dans ce dossier. « Ça a fonctionné
en partie, mais le client nous a échappé parce qu’il
y avait trop de personnes qui s’occupaient de lui. De plus,
le client s’est senti exploité », relate Mme Lavertue.
Elle reconnaît toutefois que ce dernier faisait des demandes
répétées à ses collègues sur plusieurs
aspects de son dossier.
Mme Lavertue a alors décidé de reprendre le dossier
à son compte. Elle a rencontré le client à plusieurs
reprises afin de mieux connaître ses besoins et a pu ainsi rétablir
le lien de confiance. « En assurance, l’art consiste à
trouver la motivation du client. Il veut savoir s’il est compris.
Bien souvent, on ne l’écoute pas. De plus, un client
a un sixième sens et sait très bien si on l’apprécie
ou non », soutient-elle.
Dans deux autres cas, la conseillère en sécurité
financière a dû mettre un terme à deux relations
d’affaires, dont une avec une cliente qui était pourtant
sa meilleure amie. « Je leur avais vendu les meilleures polices
d’assurance et de bons placements, mais elles ont choisi de
retirer leurs placements. Je me suis sentie trahie et le lien de confiance
n’existait plus. » Mme Lavertue est d’avis qu’il
faut se protéger et se méfier « car des gens peuvent
vous user à la corde. »
Suzanne Lefebvre travaille en assurance depuis 20 ans. Elle est rattachée
au bureau de Sherbrooke de Force financière Excel. Elle évoque
un seul cas de client difficile.
Il s’agit de l’époux d’une de ses clientes.
« Ma cliente a effectué des placements et pendant les
années de vaches grasses, elle connaissait évidemment
de très bons rendements. Son mari préférait attendre.
»
L’époux a finalement décidé de faire des
investissements. Dès le lendemain de sa démarche, les
taux ont commencé à chuter sans arrêt, pendant
plusieurs mois. « Il était très exigeant. Même
si son rendement était de 10%, il voulait 20%. Il m’a
ensuite demandé d’effectuer le calcul du rendement quotidien
de ses placements depuis les débuts. »
Mme Lefebvre a alors compris que le client n’était pas
un investisseur, mais plutôt un spéculateur. «
Je lui ai dit que mon travail consistait à suggérer
des placements. Nous avons fait des modifications dans son portefeuille.
Ses placements sont actuellement très risqués, il n’aura
de résultats que dans un an, mais c’est la dernière
fois que je le verrai à ce moment-là », soutient-elle.
La conseillère estime qu’elle aurait dû initialement
demander au client quelles étaient ses attentes. Elle est d’avis
qu’il est inutile de dépenser beaucoup d’énergie,
en pure perte. « Que le client voie alors un autre conseiller,
car ça monopolise 105% de mon énergie. »
Avocat associé au cabinet Laroche Rouleau & Associés,
Pierre Rouleau est spécialisé notamment en assurance
responsabilité professionnelle. Il abonde dans le même
sens que les deux conseillères en sécurité financière.
« Dans une relation d’affaires, le principe « quand
ça commence mal, ça finit mal », s’applique.
Si la relation de confiance fait défaut, le conseiller doit
rencontrer son client. Si la situation ne se rétablit pas,
il doit le référer à un autre conseiller »,
dit-il.
M. Rouleau signale que les poursuites de clients à l’endroit
de conseillers financiers sont moins nombreuses qu’on pourrait
le croire, compte tenu du nombre de conseillers certifiés.
Il cite deux cas typiques qui aboutissent en cour. Le premier est
le conseiller dont le dossier du client qui le poursuit est si mal
tenu qu’il est quasi inexistant. Le deuxième est celui
du conseiller financier que l’avocat qualifie « d’imbécile
heureux », celui qui croit qu’il prodigue les meilleurs
conseils en matière de placement.
Dans tous les cas, M. Rouleau estime qu’un dossier bien tenu,
des notes sur chacune des interventions ainsi que des feuilles de
temps claires sont les meilleures armes contre tout type de poursuite.
« Un dossier bien tenu donnera beaucoup de crédibilité
devant un juge. C’est un gage de succès presque assuré
en cour. C’est une méthode de travail qui a fait ses
preuves depuis longtemps », fait-il valoir.
Pour l’avocat spécialisé, un conseiller financier
a tout avantage à connaître l’ensemble du dossier
du client aux plans personnel, financier et même matrimonial,
afin de lui offrir des produits bien adaptés à ses besoins.
Il importe aussi de tenir compte du profil du client. « On ne
recommande pas à un client de 70 ans d’acheter des titres
technologiques. Il faut connaître sa tolérance au risque.
»
Daniela Cambone et Marie-Josée Boucher |
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