Face aux pertes qu’ils essuient dans les marchés boursiers, les conseillers et leurs clients sont tentés de sacrifier les rendements en échange de la sécurité des fonds à revenu fixe. Une stratégie pourtant mal avisée puisque ces fonds subissent maintenant le même sort que les fonds d’actions.
L'impression de sécurité que donnent les fonds à revenu fixe et d'obligations apparaît comme un phare au milieu de la tempête pour plusieurs investisseurs qui cherchent à protéger leurs actifs. Les conseillers financiers doivent pourtant soupeser le pour et le contre avant d'investir davantage l'argent de leurs clients dans des fonds à revenu fixe pour les prémunir de la débâcle boursière.
« Généralement, les fonds à revenu fixe servent de soutien lorsque vos actions baissent, mais tout a pris la même direction l'an dernier », observe Roy Vokes, directeur chez le gestionnaire de patrimoine Worldsource Wealth Management en Ontario.
Se mordre les doigts
De plus, un conseiller qui transfère maintenant une part importante du portefeuille de ses clients en fonds à revenu fixe pourrait s'en mordre les doigts si une reprise survient peu après, estime M. Vokes qui cumule 30 ans d'expérience en gestion de patrimoine. C'est qu'en temps de reprise, ces fonds conservateurs pourraient faire manquer de bons rendements aux investisseurs.
Selon certains analystes, une reprise pourrait d'ailleurs se produire plus tard cette année (voir encadré « optimisme et pessimisme s'affrontent » en pages 14).
En outre, investir une plus grande part d'un portefeuille dans des fonds à revenu fixe et d'obligations ne résout pas les problèmes de l'effondrement, affirme quant à lui Jordan Benincasa, analyste de fonds chez Morningstar Canada. M. Benincasa recommande plutôt aux conseillers de suivre une stratégie de répartition d'actif.
Déployés dans une stratégie de répartition intelligente, les fonds à revenu fixe jouent leur rôle traditionnel de pilier du portefeuille. Ils servent entre autres de couverture contre les soubresauts de fonds plus risqués au sein du même portefeuille, par exemple un fonds du secteur des ressources naturelles.
Un investisseur qui a engagé une grande proportion de son portefeuille dans les ressources naturelles pourrait utiliser un fonds mondial à revenu fixe comme couverture contre le dollar canadien et sa corrélation élevée au prix des ressources naturelles, explique-t-il.
M. Benincasa estime par ailleurs que les fonds à revenu fixe et d'obligations ne devraient pas jouer un rôle élargi dans le portefeuille des clients, en dehors de celui de maintenir l'équilibre entre risque et sécurité, souligne-t-il.
Clément de Laat, président du cabinet de services financiers Clément de Laat inc. de Granby, croit aussi que se ruer sur les fonds à revenu fixe peut faire rater de bonnes occasions dans les fonds d'actions.
« Je pense que les gens sont prêts à prendre un peu plus de risques maintenant qu'ils savent que nous avons touché le fond. » Selon lui, les investisseurs retourneront aux fonds d'actions et sauteront sur les occasions manquées par ceux qui se précipitent sur les fonds à revenu fixe ou d'obligations. Il soutient que les « nouvelles sommes » investies maintenant dans des actions à des prix très avantageux rapporteront des rendements généreux.
Faible rendement
Des vétérans du secteur des services financiers avancent d'autres arguments de poids contre une ruée vers les fonds à revenu fixe : les rendements. À courte terme, le rendement moyen sur un an des fonds canadiens à revenu fixe s'est limité à 3,6 % au 31 décembre 2008.
Le rendement de ces fonds risque aussi d'être modeste à long terme. La faible croissance et la maîtrise de l'inflation se traduiront par la poursuite de rendements peu élevés pour les obligations canadiennes à 10 ans, révèle le réassureur Swiss Re dans son bulletin Perspectives économiques au Canada. Les obligations du Trésor américain se négocient actuellement à des taux d'intérêt historiquement bas, ce qui se traduit forcément par un rendement faible. Qualifier les obligations du gouvernement de titres « sans risque » pourrait se révéler une erreur, poursuit le rapport.
« L'expression sans risque signifie généralement exempt du risque de défaut de paiement », de dire M. Benincasa. Il souligne que des investissements soi-disant sans risque en comportent. L'un des plus importants : l'absence de protection contre l'inflation à long terme.
Chute
De plus, l'effondrement du marché a entraîné une chute de la valeur des fonds d'actions au point où la partie fonds à revenu fixe se retrouve souvent surpondérée, ajoute M. Benincasa. Il estime nécessaire de rééquilibrer le portefeuille avec des fonds d'actions additionnels, plutôt que des fonds à revenu fixe et d'obligations.
Certains des rendements obtenus en 2008 par cette catégorie de fonds ont de quoi surprendre. Par exemple, le rendement médian des fonds à revenu fixe mondiaux, constitués en grande partie d'instruments à revenu fixe non canadiens, se situait à 17,4 % au 31 décembre 2008.
Cependant, nombre de ces rendements concernaient des fonds non couverts contre le risque du taux de change. Leur rendement a donc été propulsé par la baisse du dollar par rapport aux devises étrangères.
Depuis que le dollar a chuté, certains fonds d'obligations non couverts ont affiché de solides rendements au cours du dernier exercice, a-t-il expliqué. Les investisseurs ont peut-être prévu ce changement, car cette catégorie de fonds a commencé l'année 2008 avec des ventes nettes positives en janvier de 68,2M$ et de 8,7M$ en février, mais a ensuite connu des rachats nets pour chaque mois du restant de l'année, dont 91,3M$ en décembre 2008, contre 4,9M$ en décembre 2007.
Rendement élevé
Pour certaines personnes, les fonds d'obligations à rendement élevé sont une solution parce qu'ils allient sécurité et rendement. Mais ces obligations recèlent ce que des analystes qualifient de risques « participatifs ».
En effet, la majorité des obligations de sociétés à rendement élevé sont américaines et le degré de solvabilité de ces sociétés est donc tributaire de l'économie américaine.
Selon M. Vokes, des estimations de l'industrie semblent indiquer qu'environ 15 % de ces obligations seront en défaut. Un taux plus élevé de risque de défaut éroderait davantage les rendements, explique M. Vokes. « Si le taux de défaut atteint 17 % ou 20 %, est-ce que cela efface ou réduit simplement les rendements? », dit M. Vokes, en faisant allusion aux obligations et aux fonds à rendement élevé. « Bien que les rendements puissent être au rendez-vous, vous êtes très très dépendant de votre gestionnaire de fonds et de sa capacité de maintenir un taux de défaut extrêmement bas. »
Solution
M. Vokes considère les fonds équilibrés comprenant un panier d'actifs comme une solution au contexte incertain, car ils combinent sécurité et au moins une certaine croissance. Dans la catégorie des fonds équilibrés à revenu fixe canadiens, le Portefeuille à revenu favorable TD comprend des actifs à revenu fixe, des actions privilégiées, des obligations à rendement élevé et réel, et des obligations d'épargnes du Canada. De la même façon, le Fonds Quotentiel de revenu diversifié est un fonds de fonds dont la plupart des actifs sont à revenu fixe et des actions qui donnent droit à des dividendes. Les deux offrent un panier varié de titres à revenu fixe, ce qui atténue le risque de se retrouver dans le mauvais actif au mauvais moment.
Les investisseurs disposés à accepter un certain risque pourraient aussi se tourner vers des actions privilégiées de premier ordre du secteur bancaire, propose Stephen Kelman, analyste chevronné, gestionnaire de fonds et conseiller en valeurs mobilières depuis 40 ans. En janvier, la Banque Nationale du Canada a émis des actions privilégiées avec un dividende de 6,6 %. La Banque Scotia, la Banque Royale du Canada et la Banque TD ont de leur côté émis des actions privilégiées avec un dividende de 6,25 % payable au moins jusqu'en 2014. Des telles émissions pourraient intéresser des investisseurs traumatisés en quête du réconfort de garanties.
Banques
Les actions ordinaires des banques offrent aussi un rendement intéressant malgré un certain risque, ajoute-t-il. La récente révélation des malheurs financiers de Royal Bank of Scotland Group PLC a fait baisser ses actions et, apparemment, celles de la Banque Royale du Canada aussi. « Il existe présentement quelques occasions formidables pour ceux que le risque des actions ordinaires des banques ne trouble pas », dit-il.
Le prix des actions des banques canadiennes est selon lui à un niveau beaucoup trop bas, juge M. Kelman. Ces titres offrent donc quelques occasions d'achat, dit-il.
L'investisseur devrait prendre en considération l'impact de la réduction des dividendes, quoique peu probable, qui pourrait se produire.
Les investisseurs qui recherchent plus de sécurité et un revenu assuré à long terme pourraient envisager des rentes indexées, recommande M. Kelman. Ces rentes, souvent payables à vie, offrent un rendement indexé garanti; là encore une proposition intéressante pour des investisseurs ébranlés, qui ont besoin du réconfort des garanties et dont l'espérance de vie est toujours plus longue.
Al Emid |